Dans la peau de The Enemy

 

L’expérience immersive très attendue, imaginée par le photographe de guerre Karim Ben Khelifa, arrive en avant-première mondiale à l’Institut du Monde Arabe à Paris, du 18 mai au 4 juin. VR Story a pu la tester et rencontrer ses concepteurs.

 

THE ENEMY Image_6_Combattants

« The Enemy » se vit par paliers. Il faut d’abord plonger dans les sous-sols de l’Institut du Monde Arabe et pour cela emprunter un grand escalier métallique, quitter les bruits familiers du Musée. Tout en bas des marches, l’ambiance se fait soudain plus pesante. Un clip présente le projet et l’intention du réalisateur, « nourri par ses expériences de guerre » et par le constat que les combattants ont plus de choses en commun que de différences. Trois conflits sont abordés à travers le regard d’un combattant de chaque camp: Israël/ Palestine, Congo, Salvador.

Fin du clip, un animateur vous tend une tablette avec un questionnaire de personnalisation narrative : quelle est votre perception générale de la guerre ? De quel groupe vous sentez-vous le plus proche ? Etes-vous personnellement impliqué dans chacun des conflits évoqués ?… En fonction des réponses apportées, le déroulement de l’expérience sera différente.

Ensuite c’est l’entrée dans l’arène, une grande salle sans fenêtres au plafond haut et aux murs sombres, de la taille d’un terrain de tennis au centre de laquelle 4 utilisateurs sont déjà en pleine expérience. Equipés d’un masque Occulus Rift et d’un sac à dos contenant un ordinateur, ils évoluent en toute liberté dans l’espace, traversent parfois la salle sur toute sa largeur tout en s’évitant soigneusement.

Nous sommes 4 par sessions et prenons place sur un banc afin d’être équipés à notre tour. Une fois « masqué », je découvre que mes partenaires ont pris l’apparence d’une silhouette blanche. Le rideau se lève, et là surprise, nous sommes bien loin d’une zone de conflit. L’espace qui se dévoile devant nous et que l’on est invités à arpenter est celui d’un musée aux murs blancs, immaculés.

IMG_8457Dans la salle N° 1, deux photos sont accrochées aux murs de part et d’autre de la pièce. Elles illustrent l’environnement dans lequel évoluent les combattants de notre premier tableau. Pour moi ce sera d’abord Israël et les territoire occupés, un check-point de l’armée d’un côté, une rue de Gaza de l’autre. Ces photos sont ensuite remplacées par des portraits de deux combattants, un soldat de l’armée israélienne et un combattant du FPLP. Ils se font face, comme sur le terrain de guerre. Au plafond des dalles de verres laissent entrevoir le ciel.

Premières impressions, lorsque que l’on s’avance vers l’un des deux portraits, la marche se fait naturellement, sans à-coups, on se rapproche peu à peu de l’image avec une impressionnante sensation de réalisme. On peut l’observer sous toutes les coutures, s’agenouiller, l’univers virtuel encaisse.

En voix off le photographe et réalisateur, Karim Ben Khalifa nous présente succinctement le combattant que l’on regarde ; il faut traverser la pièce, passer dans l’autre camp, pour avoir la présentation de son ennemi.

Après cette courte introduction, des bruits de pas résonnent, les deux combattants entrent ensemble dans la pièce. Leur taille est bien réelle, leur démarche mécanique et leurs traits un peu grossiers mais le sentiment de présence fonctionne. Ils prennent place de part et d’autre de la salle, devant leur portrait respectif. Ce qui s’en suit ressemble à une étrange rencontre du 3ème type. Pour entendre leur histoire, il faut se rapprocher d’eux. L’interview commence par le biais de la voix du réalisateur. « Qui est ton ennemi et pourquoi ? Qu’est-ce que la violence pour toi ? Où te vois-tu dans 20 ans ? Qu’est-ce qui te rend heureux dans la vie ? »… Les questions varient peu d’un conflit à l’autre, des questions simples, courtes, que ces combattants ne se sont sans doute jamais posées. La réalité virtuelle apporte alors toute sa dimension car le combattant s’adresse à moi en me fixant droit dans les yeux et me suit du regard lorsque je me déplace. Je peux l’approcher, observer ses vêtements, ses tatouages, tourner autour de lui. Sensation étrange lorsque l’un d’entre me transperce du regard en m’expliquant que oui, il a déjà dû tuer. Là encore, The Enemy innove. 26 capteurs situés dans la salle analysent à tout moment mes déplacements et mes réactions face à ces témoignages. Mon comportement a alors une incidence sur le dernier tableau dont je ne vous dévoilerai rien.

Des moments troublants il y en a plusieurs au cours de cette étrange expérience car tout comme cette scénographie nous éloigne du champ de bataille, ces hommes se livrent avec des mots simples et un calme immense, tout en contraste avec ce que l’on imagine être leur quotidien. Et c’était bien l’intention de départ du réalisateur. « Je ne vous emmène pas à Gaza, je ne vous emmène pas au Salvador, je vous amène les protagonistes de ces conflits, je les dénude de leur environnement, de leur contexte, de leur histoire pour qu’on puisse s’attacher à l’humain » m’explique Karim Ben Khelifa. Une volonté lointaine née lors d’une de ses expositions photos intitulée Portraits d’ennemis. Un séjour au Media Lab du Massachusets Institut of Technoliogie où il découvre la réalité virtuelle et le soutien des Nouvelles Ecritures de France TV feront le reste. Un premier protoype voit le jour en 2014, puisThe Enemy sous sa forme actuelle prend naissance après 3 ans et demi de travail et un budget d’1 million 600 000 euros. « Au départ j’étais pas conscient que j’allais créer une expérience. En tant que raconteur d’histoires, j’ai découvert quelque chose qui est plus fort que l’histoire, c’est l’expérience. On fait sens du monde au travers d’histoires et on se souvient d’expériences. Qu’est-ce qui se passe quand mes histoires deviennent des expériences ? Je ne sais pas encore, il faut que les utilisateurs aillent dedans, qu’ils découvrent tout ça et avec un peu de chance j’aurai des retours. »

Etats-Unis, Canada, Belgique. Après Paris, The Enemy commencera son tour du monde. Mais l’objectif est aussi d’aller sur ces terres de conflits. « Le but de ce travail c’est d’aller le monter au Congo, au Salvador, en Israël et de le montrer aux jeunes générations qui vont peut-être faire le choix de se battre » explique Chloé Jarry de Caméra Lucida, la productrice exécutive. « Dans The Enemy, il faut marcher vers son ennemi, dans la vraie vie, on fait l’inverse. » On est curieux en effet de recueillir les impressions de l’un de ces combattants qui rencontrerait virtuellement celui de l’autre camp. Curieux également d’entendre sa réaction face aux récits de combattants opposés d’un conflit qui lui est étranger. Curieux surtout d’entendre le message de paix que chacun d’entre eux adresserait à son ennemi. Ainsi se termine l’expérience, sur une note d’espoir.

Pour l’entendre, il vous faut y aller. The Enemy ne sera pas disponible sur une plateforme de téléchargement ou sous une quelconque autre forme. Il faut la vivre, partager ce moment avec d’autres personnes, échanger sur son ressenti. C’est l’objectif de la troisième salle de l’expérience, un pallier de décompression pour se reconnecter à la réalité après ces 50 minutes intenses mais jamais trop longues.

Et vous comment envisagez-vous la paix avec votre ennemi ?

 

Thomas Raguet

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