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Présente à Virtuality-Paris du 24 au 26 février, j’ai assisté pour vous au talk du théoricien de la Réalité Virtuelle, Michel Reilhac. 

Que retenir de son talk sur le design de la présence ? 

Ecouter aujourd’hui une conférence de l’auteur, réalisateur et producteur Michel Reilhac, c’est plonger dans le coeur des questionnements quant à la manière, pour un auteur en réalité virtuelle, de générer une certaine disponibilité émotionnelle du spectateur.

(#jaiuncorpsdoncjexiste   #suisjevusuisjeressenti   #angoisseexistentielle)

En tant que spectateur VR, nous sommes en immersion, en intimité et en prise directe avec le monde narratif proposé par l’auteur, il importe donc de scénariser notre présence dans ce monde afin que nous y trouvions notre place et l’envie d’y rester.

Son travail de recherche a permis à Michel Reilhac d’aboutir à une typologie de 9 comportements pour le spectateur, comme autant de relations que celui-ci peut avoir avec l’histoire.

Cette typologie qu’il nous propose se construit sur une succession de questions et de partis pris dont le premier est de déterminer si le spectateur se trouve à l’intérieur ou à l’extérieur du monde narratif : certes, je suis au milieu de la sphère visuelle, mais … suis-je partie prenante de la sphère narrative, de l’histoire ?

Michel Reilhac propose ensuite de se poser 4 questions successives et reliées,  pour arriver à déterminer quelles typologies de présence on peut écrire.

Toujours en tant que spectateur, 

1/ Lorsque je me regarde dans la sphère de RV ai-je un corps ? Suis-je doté de mains, de jambes, voire d’un corps complet ?

2 /  Suis-je vu ? Ou plutôt : suis-je vu par les personnages du monde narratif ? Je vois les autres, mais eux… me voient-ils ?

3 / Suis je ressenti ? Etre vu ne veut pas forcément dire que ma présence est ressentie par les personnages du monde narratif.

4 / et enfin la dernière question , « qui est plus une question de prospective par rapport à l’avenir de la RV  : puis-je interagir avec le monde narratif ou avec les personnages, parler avec eux, échanger des actions, être reconnu dans des gestes que je fais ? »

Plongeons plus avant dans la méthode de Michel Reilhac

(qu’avec un sourire j’ai envie de qualifier de vertigineusement métaphysique)

Etre un SPECTATEUR à l’INTERIEUR DE LA SPHERE NARRATIVE

La première typologie qu’il développe est lorsqu’on décide de faire en sorte que le spectateur est à l’intérieur du monde narratif.

En tant que spectateur, nous sommes alors dans la même dimension, dans la même expérience et dans le même moment que les personnages du film.

Et l’auteur s’étant posé les 4 questions successives que nous venons d’énoncer, il peut ensuite choisir entre 6 cas de présence du spectateur.

1/ Le spectateur en personnage actif

Dans le cas particulier de cette première typologie, j’ai un corps donc j’existe (je me vois) + je suis vu par les personnages + je suis ressenti + je peux interagir, ou pas.

En tant que personnage actif, je suis un spectateur qui est pris en compte par l’histoire, donc scénarisé au même titre que les autres personnages avec un rôle plus ou moins écrit/improvisé.

2/ Le spectateur en personnage vide

Dans le cas d’une deuxième typologie, j’ai un corps donc j’existe (je me vois) + je ne suis pas ressenti. Dans ce cas, je suis un personnage vide pouvant se promener dans le décor et au milieu des personnages, et si je suis vu je n’ai pourtant pas d’existence véritable. Je fais partie du décor comme une image, sans présence charnelle : je ne suis donc pas écrit, et pas pris en compte par le reste de l’ histoire.

3/ Le spectateur comme présence fantôme 1

Avec la troisième typologie que propose Michel Reilhac, j’ai un corps (je me vois) + je ne suis pas vu + je suis ressenti  : je sais que j’existe parce que j’ai un corps mais les autres ne me voient pas. Par contre ils ressentent ma présence, me transformant ainsi en une sorte de fantôme.

4/ Le spectateur comme présence fantôme Swaize

La typologie suivante correspond aussi à une présence fantôme, mais un peu différente, et qui rejoint le fameux effet Swaize (défini ci-dessous) :  j’ai un corps (je me vois) + je ne suis pas vu + je ne pas suis ressenti.

Je me sais présent, et d’autant plus que j’ai un corps, mais ma présence n’appartient qu’à moi : cette présence particulière est celle du fantôme absent qu’on connait bien dans la RV sous le nom de l’effet Swaize (cf le film Ghost) : on a l’impression de pouvoir faire plein de choses mais… personne ne me voyant ni ne me ressentant, personne ne me prend en compte dans le film. Effet de frustration garantie.

5/ Le spectateur comme pur esprit perçu

Cinquième typologie, rappelons-le, nous sommes toujours à l’intérieur de la sphère narrative : je n’ai pas de corps (je ne me vois pas) + je ne suis pas vu (puisque je n’ai pas de matérialité) + et pourtant je suis ressenti. Nous voilà spectateur pur esprit perçu. Michel Reilhac associe cette typologie à l’univers des enfants et de leurs capacités encore intactes de perception de la présence des esprits : quand ils nous parlent par exemple de leur ami imaginaire que nous, adultes, ne voyons pas, ou plus. Cette notion d’ami imaginaire correspond complètement à cette typologie avec un scenario dans lequel nous pourrions incarner, en tant que spectateur, cet ami.

6/ Le spectateur comme pur esprit non perçu

C’est le cas où, moi spectateur, je n’ai pas de corps (je ne me vois pas) + je ne suis pas vu (puisque je n’ai pas de matérialité) + je ne suis pas ressenti + je suis projeté à l’intérieur du monde narratif.

Avec cette présence un peu flottante, on est présent d’une manière presque diégétique et l’on peut voir tout ce qui se passe, tout entendre et même voyager dans le temps en fonction des choix que le réalisateur aura fait. Mais personne dans ce monde dans lequel je suis invité ne saura que je suis là. En ce sens, explique le conférencier, « c’est un peu l’équivalent de ce qui se passe dans le cinéma où finalement le point de vue de la caméra est un peu tout puissant, mais pas tout à fait pareil parce que nous sommes à l’intérieur du monde narratif et invités à être partie prenante de l’histoire même si nous n’y sommes pas incarnés».

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Michel Reilhac développe ensuite la deuxième typologie avec laquelle nous passons dans le cas de figure où nous sommes – en tant que spectateur –  à l’extérieur du monde narratif.

Etre un SPECTATEUR à l’EXTERIEUR DE LA SPHERE NARRATIVE

Si je suis en tant que spectateur à l’extérieur de la sphère narrative, je ne peux ni avoir de corps, ni être vu : « Etre à l’extérieur du monde narratif, ça veut dire que nous restons le spectateur que nous sommes physiquement dans le  monde réel. Nous ne sommes pas invités à occuper une place fictionnelle, nous sommes nous-mêmes : dans notre identité de spectateur. Nous sommes d’une certaine manière de l’autre coté d’un quatrième mur qui est partiellement reconstitué et qui nous sépare du monde narratif. C’est quelque chose qui est un paradigme un peu contradictoire car on a dit depuis le début que dans la réalité virtuelle celle-ci offrait l’occasion d’une présence, d’une empathie et d’une immersion. Et effectivement le point de vue physique du spectateur dans la VR est d’être au centre du monde. De dire : « on peut être au centre de la sphère visuelle dans laquelle nous nous trouvons tout en étant extérieur » est contradictoire. C’est pourquoi je disais que la sphère que je propose de considérer n’est pas uniquement la sphère visuelle, c’est la sphère conceptuelle de l’histoire : on peut se retrouver à l’intérieur de la sphère visuelle – à l’intérieur du champ visuel de la sphère de la VR – sans être pour autant partie prenante de l’histoire : en n’étant pas invité à l’intérieur du monde narratif. »

Il décline à partir de là 3 autres types de présence pour le spectateur.

En tant que spectateur à l’extérieur je ne peux pas me matérialiser dans mon identité propre car pour le moment la technologie n’existe pas qui me permettrait de le faire en temps réel. Or à partir du moment où je n’ai pas de corps, je ne peux pas non plus être vu. Si je suis extérieur à la sphère de la fiction, du monde narratif, je ne peux alors ni avoir de corps, ni être vu. Voilà donc les deux premières questions parmi les 4 questions de la méthode qui se trouvent ainsi éliminées.

Il reste donc les deux autres questions :

Puis-je être ressenti ?

Puis-je interagir ?

Le tout en étant un spectateur, rappelons-le, extérieur.

Et la réponse est OUI.

7/ Le spectateur relié.

Interagir dans ce contexte ? « On peut, parfaitement ! A ce moment là on est un spectateur relié. Et je l’ai expérimenté : il y en a parmi vous qui ont vu un de mes précédents films qui s’appelle « Viens » dans lequel, en demandant simplement aux performeurs d’avoir un regard caméra permanent, ils s’adressent ainsi d’une certaine manière au spectateur qui va regarder le film (c’est à dire le spectateur incarné au moment du tournage du film par la caméra) en ayant un regard caméra systématique qui crée une sorte de complicité comme un pont jeté vers le spectateur. Cela produit un effet qui peut être assez troublant pour celui-ci qui se retrouve invité – relié au minimum –  à l’action dans le monde de la fiction. »

8/ Le spectateur joueur.

De la même manière on peut être à l’extérieur + sans être du tout ressenti.

Pour autant on peut dans certains cas interagir, comme dans une situation de jeu où le spectateur peut avoir une interaction sur l’histoire : tout comme le gamer, on joue avec cet univers en restant soi-même.

9/ Le Spectateur-Dieu

C’est le cas de figure où l’on n’est pas ressenti, où notre corps n’est pas vu et que notre présence n’existe pas, où l’ on est complètement extérieur et où l’on n’interagit pas :

« Dans ce cas on est dans la situation diégétique d’être dieu, exactement comme dans le cinéma mais cette fois de manière complètement extérieure et où nous avons la possibilité par l’intermédiaire des choix de mise en scène du réalisateur de tout voir, de tout savoir, de voyager dans le temps, de voyager dans l’espace, de changer de point de vue sans que les personnages du monde que l’on regarde ne le sachent ni n’en soient altérés. »

Cette méthode, pour conceptuelle qu’elle puisse éventuellement paraître notamment sans exemples précis pour l’accompagner (ce qui n’était pas possible dans le cadre du temps imparti pour ce talk) représente néanmoins un état des recherches de Michel Reilhac ayant déjà porté ses fruits : en effet ce travail de conceptualisation l’a énormément aidé à identifier la raison des problèmes de crédibilité qu’il a rencontré dans beaucoup de films en réalité virtuelle : très souvent il s’agit en effet d’une question de rupture dans la cohérence du statut du spectateur à l’intérieur de la narration.

Avec son travail de modélisation il fait apparaître que tout changement de point de vue doit être avec la VR  plus nettement justifié que dans le cinéma traditionnel, sous peine de rompre le fameux « suspension of belief » et ainsi provoquer la perte de notre spectateur.

Mais pour autant, rien d’impossible pour le théoricien de la VR, il s’agit simplement de s’assurer que la raison de chaque changement de statut soit très clairement justifiée, beaucoup plus nettement que dans un film plat.

Alors… attention au clin d’oeil intempestif en fin de film qui soudain fait exister un spectateur qui, jusqu’alors superbement ignoré,  pourrait mal le prendre !

Nous attendons avec impatience les prochains développements de ce travail de théorisation concernant deux autres axes importants à questionner mais seulement évoqués au final de son talk par le chercheur qui avait ce jour là pour thématique « Design de la présence » : celui du jeu des comédiens qui avec la VR doivent modifier leurs savoir-faire, et la question de la gestion du mouvement en réalité virtuelle.

Et sachez d’ores et déjà que oui ! On peut bouger dans un film VR sans être malade.   Comment ?  A suivre.

Sigrid Coggins, pour VRStory

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4 réflexions sur “La grammaire VR délicieusement métaphysique de l’auteur, réalisateur et producteur Michel Reilhac  #SigridCogginsASuiviPourVous

  1. Merci Sigrid pour ce travail si fidèle de restitution. Il s’agit effectivement d’un travail de recherche en cours. La prochaine étape va consister à alimenter les typologies d’exemples précis pour mieux faire comprendre les différents dispositifs de présence. Je pense que vont émerger peut être deux ou trois autres typologies de présence…A suivre …

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